M pour Michel Frugier fils, Mort pour la France

Série d’articles autour des propriétaires successifs d’une maison appartenant maintenant à ma famille, dans le village de Louin, Deux-Sèvres (79). Pour le #ChallengeAZ 2020

En 1910, Michel Frugier père, maçon, hérite de la maison de son oncle par alliance Augustin Marteau. Article Héritier. Michel Frugier et sa femme Eglantine Rillon ont eu un seul enfant, également nommé Michel Frugier que je désigne donc par « fils » dans cet article.

Jusque récemment, ma famille en savait peu sur Michel Frugier fils : que son nom est sur le monument aux morts de Louin, qu’il était fils unique, que sa mère est devenue folle de chagrin après son décès. Puis ma mère est rentrée en contact avec la fille d’un de ses cousins, si je ne me trompe pas Suzanne, et par Suzanne elle a eu accès à des lettres, des photos et un livret qui retrace la vie de Michel Frugier fils. Suzanne raconte vraisemblablement ce qu’elle tient de sa famille. Elle a pu rencontrer personnellement Michel Frugier père à la toute fin de sa vie.

Cet article s’appuie sur des sources d’état-civil, recensements de population, documents militaires, ainsi que sur ces documents d’archives personnelles transmis par Suzanne.

Naissance de Michel Frugier fils, 1894

L’an 1894, le 15 du mois de juillet sur les 2 heures du soir, par-devant nous GUERUCHON François, maire, officier de l’Etat civil de la commune de Louin, canton de Saint-Loup, département des Deux-Sèvres, est comparu FRUGIER Michel âgé de 29 ans, demeurant à Louin, profession de maçon,

lequel nous a présenté un enfant du sexe masculin né dans cette commune le 15 du présent mois à 4h du matin, de lui déclarant, et de RILLON Marie Stéphanie son épouse, âgée de 28 ans, lingère demeurant à Louin, à qui il a été donné les prénoms de Michel, Alphonse, Philippe

lesdites déclaration et présentation faites en présence de GAILLARD Delphin, âgé de 41 ans, demeurant à Louin, profession d’instituteur, et de POYNOT Octave, âgé de 37 ans, demeurant à Louin, profession de sabotier. Et ont, les déclarants et témoins, signé avec nous le présent acte, après qu’il leur en a été fait lecture

Louin, 1893. AD 79 / Filae

Je dois vérifier, le témoin Octave Poinot, sabotier, est le mari d’une Virginie RILLON, 44 ans, qui pourrait bien être apparentée à Marie Stéphanie ‘Eglantine’ RILLON 28 ans (tante?).

Michel Frugier fils est donc né 16 ans avant que son père n’hérite de la maison (1910). Où la famille vivait-elle auparavant ? Le recours au recensements de Louin s’avère fort utile.

Recensement 1891

Avant son mariage, Michel FRUGIER père avait 26 ans et vivait au Moulin de Chambon avec ses parents, sa grand-mère paternelle Rose Bergereau, son frère Emile, maçon, 21 ans et sa sœur Amance (Amande), 23 ans. Leur autre sœur Suzanne vivait déjà au bourg de Louin avec son mari, le boulanger PROUST. Source : recensement Louin 1891, 6 M 213 p 37/41.

Le Moulin de Chambon me semblait assez éloigné du bourg. Il y a en fait 15 minutes de marche entre l’église et Chambon par les chemins actuels (Google maps).

Distance église – Chambon 1,2 km par les chemins actuels

Recensement 1901, 6 ans

En 1901, Michel Frugier fils a 6 ans. En page 1 du recensement de cette année-là, la 6ème maison abrite deux ménages.

Premier ménage, celui de Michel FRUGIER (père), 36 ans, chef de ménage, maçon, patron. Sa femme Eglantine RILLON (confirmation de son nom d’usage), 35 ans, sans profession. Le petit Michel FRUGIER, 6 ans. Marie RILLON, belle-mère, 53 ans, couturière à la journée, employeurs divers.

Le second ménage, même maison, est composé d’Emile FRUGIER, 31 ans, chef de ménage, maçon, patron. Marie BARANGER sa femme, 22 ans, sans profession. Anne et Reine FRUGIER, leurs filles, 2 ans et 4 ans.

Emile FRUGIER est le petit frère de Michel FRUGIER. On voit que les deux frères sont maçons établis à leur compte, et qu’ils habitent ensemble avec la belle-mère RILLON, et trois enfants. Si tout ce monde-là s’entendait bien, ça devait être joyeux.

AD 79, Louin, recensement 1901. 6 M 213

Je note qu’à trois maisons de là, numéro 9, vivent Angélina Bigot, son mari Théophile Billerot patron sabotier, et leur fils Maurice, 6 ans. On parle de Rose Billerot dans article L du #ChallengeAZ du blog Genea79. Je vous préviens, c’est triste, car de ces deux enfants de 6 ans qui habitent à trois maisons l’un de l’autre, Michel Frugier et Maurice Billerot, aucun ne reviendra de la 1ère guerre mondiale.

Recensement 1906, 11-12 ans

Michel Frugier fils doit maintenant avoir 11-12 ans. Il vit avec son père Michel Frugier, maçon, patron, sa mère Eglantine Rillon, et sa grand-mère Marie Rillon, couturière. Pour ce recensement, leur logement est la 6ème maison du bourg. La famille de son oncle Emile Frugier occupe la 11ème : Emile Frugier, maçon, patron, sa femme Maria Baranger et leurs deux filles Anne et Reine. Les deux familles ne vivent donc vraisemblablement plus ensemble.

AD 79, Louin, recensement 1906. 6 M 213

Jusqu’à 20 ans

Je n’ai pas d’autres traces de Michel Frugier fils entre 1906 et 1915.

Je m’attends à ce qu’il soit devenu maçon de profession, à Louin, comme son père Michel, son grand-père Jacques Philippe et son arrière-grand-père Philippe, comme son oncle Emile, son grand-oncle Louis Philippe et son arrière-grand-père Jean (article Origine de Lussac, maçons migrants). Suzanne, dans son livret, indique qu’il a fréquenté l’école communale et appris le métier de maçon.

La guerre, la mort

Michel Frugier fils a dû être appelé au contingent en 1914, l’année de ses 20 ans. Je n’ai pas eu accès à sa fiche matricule. Il a dû partir la même année. Il meurt à l’ennemi le 11 octobre 1915, à Beauséjour, dans la Marne. Il faisait partie du 79è régiment d’infanterie. Ces informations viennent de sa fiche Mort pour la France ici.

Dans les archives transmises par Suzanne, une copie de la lettre reçue par ses parents leur annonçant sa mort.

Mardi 12 octobre 1915

Cher Monsieur

C’est au nom d’une grande camaraderie qui m’unissait à Michel que je me permets de vous écrire.
Et soyez persuadé cher Monsieur qu’il m’est dur de vous envoyer ces mots, et d’être auprès de vous le messager de mauvaises nouvelles.

Hier lundi 11 octobre vers une heure du matin Michal a été blessé par une torpille aérienne alors qu’il montait la garde en première ligne à quelques dizaines de mètres de l’ennemi sur le flanc gauche de la butte du Mesnil.

Aussitôt des brancardiers l’emportèrent au poste de secours situé tout près de là et où je me trouvais avec le Médecin Major du 3ème Bataillon. Immédiatement le major examina Michel et me fit part de la gravité extrême des blessures de votre cher fils.

Michel en effet avait été cruellement touché à plusieurs endroits du corps, particulièrement au pied gauche, à la jambe gauche, à la main gauche et au menton.

Pour adoucir ses douleurs, le médecin me chargea de lui administrer un calmant énergique.
D’abord, Michel s’endormit doucement. Pardonnez-moi Cher Monsieur, si je fais saigner cruellement votre cœur de père.

D’abord haletante la respiration de mon cher blessé devint plus calme, mais plus faible et doucement tout doucement Michel rendit sa belle âme à Dieu.

Si ce peut être pour vous une consolation, sachez cher Monsieur que votre fils est mort en brave soldat et qu’il emporte la sympathie la plus grande de tous les camarades, qui comme moi, l’ont connu au dépôt puis sur le front.

Soyez persuadé que je prends une grande part à votre douleur car moi aussi j’ai eu l’immense douleur de perdre mon seul frère tué en Lorraine, au début de la campagne et enterré par les boches dans je ne sais quel petite coin de notre Lorraine meurtrie.

Courage cher Monsieur courage. Présentez à la maman de Michel mes biens sincères condoléances. Michel a été mis en terre hier au soir dans une tranchée au pied de la butte du Mesnil non loin du Beauséjour. Une crois sera placées sur sa tombe bénie par l’aumonier. Tous les précieux objets que portait Michel ont été réunis et vous seront remis par l’intermédiaire du dépôt.

Louis GRUGER, étudiant en médecine, infirmier, au 3ème Bataillon, 79ème d’Infanterie


Après

Je cite Suzanne, dans le livret :

Ce fut bien sûr un drame pour ses parents dont il était le fils unique. Sur un cahier d’écolier, sa mère s’entretenait chaque jour avec lui, par exemple : « Aujourd’hui, j’ai vu Madame X, nous avons parlé de toi ». Mais la pauvre femme finit par en perdre la raison.

Après la guerre, ses parents se rendirent sur les lieux où Michel avait été inhumé, mais il ne fut pas alors possible de le retrouver. Des fouilles étaient pratiquées chaque année, pendant la saison d’hiver, pour retrouver les corps.

Ce n’est qu’une vingtaine d’années plus tard que son corps fut retrouvé et identifié, grâce à une bague qui lui avait été donnée par Amande Frugier, sœur de son père, épouse de Stanislas Rabit, horloger à Airvault.

Son père, Michel Frugier, ses cousins Emile et Joseph Proust et sa cousine Suzanne Rabit, épouse de André Barreau, se rendirent sur les lieux pour reconnaître les restes de Michel, et Joseph a notamment reconnu la forme de sa mâchoire. Ceci se passait aux environs de 1934-1935.

Ses restes furent déposés dans un petit cercueil furent transportés en l’église de Louin, où des obsèques furent célébrées et auxquelles tous les anciens combattants assistèrent. Quel évènement émouvant pour ce petit village !

Michel repose désormais dans le cimetière de son village natal. Sa mère, décédée le 30 juin 1927, ne l’a pas vu revenir. Quand à son père, il est décédé le 1er mars 1949 ; il a vécu seul les vingt deux dernières années de sa vie. On peut imaginer que sans ce terrible drame, il aurait pu avoir des petits enfants qui auraient égayé sa vie. La promise de Michel, au soir de sa longue vie, à 90 ans passés, parlait toujours de lui et conservait précieusement sa photo.


Le livret de Suzanne reproduit aussi cette photographie de Michel Frugier. Le dessin en en-tête de cet article vient aussi de ce dossier.

Michel Frugier 1894-1915

Au décès de Michel Frugier père, en 1949, les héritiers ont vendu sa maison à mon arrière-grand-père, et cette maison est encore dans ma famille. C’est pourquoi cette famille, les Frugier, avec qui je n’ai aucun lien de sang, est quand même un peu ma famille.

2 commentaires sur « M pour Michel Frugier fils, Mort pour la France »

  1. Le 1er août 2014, le gouvernement a invité les maires des 36.000 communes de France à faire sonner le tocsin à 16 heures, comme ils le firent cent ans plus tôt à la même heure, pour marquer le début des commémorations du centenaire de l’entrée de la France dans la Première Guerre mondiale.

    Ce 1er août 2014, à 16 h j’étais à la fenêtre de la maison des Frugier, de là même où la famille a dû entendre en 1914 le tocsin annonçant l’ordre de mobilisation générale.
    Nos églises ne possèdent plus de sonnerie de tocsin, et c’est le glas qui retentit, entraînant dans ses vibrations un lourd sentiment d’angoisse et de détresse.
    J’ai parfois ressenti ces ondes dans la campagne, écho d’une infinie tristesse, comme un brouillard qui ne parvient pas à se dissiper.

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